Le Grand Lac des Esclaves
A L'OUEST, L'EDEN

Reportage paru dans "La Pêche et les Poissons", Octobre 1997, par Michel Tarragnat

Le Canada, on le sait, est une destination de rêve pour la pêche du brochet et les grosses truites. Parmi les milliers de lacs qu'il recèle, il en est un, immense et dont rêvent tant de pêcheurs.
Un paradis … au Paradis !


Le Grand Lac des Esclaves a la réputation d'être le meilleur lac à brochets au monde : il est possible d'y prendre facilement, en une semaine, plus de poissons qu'en 10 années de pêche assidue chez nous ! Pour un pêcheur de carnassiers français, habitué aux eaux médiocrement peuplées d'un continent vieillissant, c'est un rêve lointain, très lointain. Car le Canada, deuxième pays au monde par la superficie, ne s'arrête pas au Québec francophone. En fait, la petite ville de Yellowkniffe, capitale des immenses Territoires du Nord-Ouest (la Sibérie canadienne) est située sur les rives du lac, est presque aussi éloignée de Montréal que Montréal de Paris !
Et pourtant, chaque année, quelques groupes de pêcheurs français franchissent 11 000 km pour pêcher le brochet et la truite grise sur ce géant qu'est le Grand Lac des Esclaves (28 700 km², l'équivalent de la Belgique). Le lac n'est qu'à quelques centaines de kilomètres sous le cercle arctique. Soumis à des hivers longs et particulièrement rigoureux (température moyenne en janvier : -35 ° à -25° !) et à des étés courts, il est recouvert de glace les trois quarts de l'année. Bien que l'été soit relativement doux, avec des températures dépassant souvent les 20°, l'eau n'a pas le temps de se réchauffer, et dans la partie est du lac où nous étions, elle ne dépasse guère les 5° en surface. Si ces conditions sont très favorables à la truite grise (ou cristivomer), on imagine mal le brochet croître et prospérer dans des eaux aussi froides.
Dans ce lac aux rives très découpées, une multitude de recoins peu profonds, anses, roselières, étangs ou bras ne communiquent avec la pleine eau que par d'étroits chenaux. Souvent envahis d'herbiers et alimentés par des rigoles marécageuses, ils s'échauffent rapidement dès les beaux jours et l'eau y atteint, en juin, des températures compatibles avec la reproduction et la croissance du brochet. Ces espaces étant relativement restreints, on assiste à des concentrations qui défient l'imagination : par endroits, les brochets sont alignés en rangs d'oignons, presque comme des sardines dans une boîte ! Cependant, il ne faudrait pas en conclure que la pêche est à ce point facile et "qu'il n'y a qu'à mettre", comme on dit.

Des journées de rêve

D'abord, il faut trouver le poisson. Certes, les bons secteurs sont connus des guides, mais il est intéressant de constater que les bancs de brochets se déplacent massivement d'un coin à un autre : telle anse où, la veille, on prenait un brochet à chaque lancer peut être desserte le lendemain. En règle générale, si vous ne faites aucune prise après 5 ou 10 minutes, il est inutile d'insister. Il existe aussi un phénomène de répartition par groupe de taille. Souvent, dans un secteur délimité, on ne touche que du brochet de 80 - 90 cm, alors que 200 mètres plus loin, parfois dans un périmètre de quelques dizaines de mètres carrés, on tombe sur un regroupement de poissons dépassant largement 1 mètre.
Même si, pendant les périodes de forte activité, les brochets sautent sur tout ce qui bouge, le choix du leurre, de sa taille et de sa couleur ont parfois une importance considérable et peuvent faire la différence, en particulier quand les poissons suivent à plusieurs reprises sans attaquer. Dans ces cas-là, le choix d'un modèle plus petit et plus discret est souvent la solution.
Une journée de pêche typique se scinde en trois parties. A 8 heures, après le petit déjeuner au lodge, on embarque par groupes de deux pêcheurs pour une destination convenue à l'avance. Les barques en aluminium, équipées de moteurs de 25 CV, sont indiens. Selon, le secteur, le trajet varie de 10 mn à 2 heures (soit environ 50 km, par temps calme). Si vous avez décidé de pêcher le brochet, le guide demande généralement si vous souhaitez d'abord prendre quelques truites pour le repas de midi. Il est conseiller d'accepter : pour les Indiens, le brochet est un poisson méprisable et les obliger à en manger n'est pas diplomate. Mais prendre quelques truites n'est, en principe, que l'affaire d'un quart d'heure, sauf si ça mord mal (rare) ou, cas plus fréquent, si vous ne touchez que des grosses : une règle de bonne gestion piscicole veut qu'on ne conserve que des petites truites pour le repas (entre 4 et 5 kg tout de même !). Cette "formalité" accomplie, cap sur les coins à brochets. La plupart ne communiquent avec le lac que par d'étroits passages et il faut parfois traîner la barque sur quelques mètres lorsque le chenal s'est asséché.

Un éternel miracle

Le rôle du guide consiste à maintenir la barque en position de pêche et à décrocher les poissons pour les remettre à l'eau : ils empoignent le bas de ligne acier et, sans se soucier de sa résistance, soulèvent le poisson aux trois quarts de l'eau. Saisissant l'hameçon avec des pinces, ils secouent le poisson jusqu'à ce qu'il se décroche. Parfois, la pince dérape et le brochet retombe à l'eau en cassant l'avançon. Pour éviter de perdre trop de leurres, mieux vaut donc choisir des bas de lignes acier de 15 kg minimum et la plupart des habitués utilisent, pour le brochet comme pour la truite, 50 cm à 1 m de câble de 20 kg de résistance qu'ils remplacent chaque soir. Toujours pour faciliter les décrochages, l'épuisette est rarement employée (trop d'emmêlages et de perte de temps), et il est recommandé d'écraser les ardillons des hameçons ainsi que de supprimer un triple sur les leurres qui en possèdent deux. Même si vous êtes réticent à l'idée de pêcher sans ardillon, vous comprendrez vite que, lors des périodes de frénésie, on passe plus de temps à décrocher les poissons qu'à pêcher.
S'il est possible de prendre une centaine de brochets dans une journée, il faut noter que le gros de ces captures "à la chaîne" est constitué de brochets de taille moyenne, de 80 à 90 cm avec, parfois, un poisson plus gros. Si vous tombez sur un groupe de sujets plus étoffés (plus du mètre), il est rare d'en prendre plus de cinq ou six au même endroit. Il faut alors aller plus loin.
En juin, on bénéficie de 20 heures d'ensoleillement par jour et il ne fait jamais vraiment nuit. Aussi, quels que soient leurs besoins alimentaires (les brochets sortent du frai et n'ont que quelques mois pour faire des réserves), ils ne se nourrissent pas en permanence.

Des "coups du soir" extraordinaires
Le repas de midi se prend sur la rive. Les guides allument un feu sur lequel cuisent les filets de truite et de brochet, accompagnés de pommes de terre sautées et des inévitables haricots en sauce. Une fois ce rituel bien agréable accompli, la pêche recommence, sachant qu'il faut rentrer vers 17 heures. Après le repas du soir pris au lodge, vous avez le choix de retourner pêcher, toujours en barque mais sans guides. J'avoue que c'est lors de ces "coups du soir" prolongés (le soleil se couche vers minuit) que je me suis "éclaté". Dans un lac d'une cinquantaine d'hectares, à un quart d'heure du camp, nous avons vécu des moments extraordinaires, à la mouche ou au leurre de surface. Les brochets étaient dans les herbiers, et lorsque le leurre touchait l'eau, celle-ci bouillonnait des remous de 2, 3 ou 4 poissons qui attaquaient en même temps. Souvent, dans leur précipitation, ils rataient le leurre et s'acharnaient alors pour s'en emparer. Nous avons vu des brochets de 90 cm et plus se battre comme des chiens pour un leurre.
Certains soirs, nous allions plutôt pêcher le grayling (ou ombre arctique) sur les rapides. Ce magnifique poisson se distingue de notre ombre commun par sa nageoire dorsale surdéveloppée qui porte le nom d'étendard. Dépassant souvent les 45 cm, il possède une défense remarquable et se pêche à la mouche noyée (lourdement lestée et de grande taille) ou à la cuiller (n° 0 ou 1). Ancrés en plein courant, nous pouvions les pêcher à vue, dans 1 à 2 m d'eau claire. Il est possible de les prendre en sèche, mais plutôt dans le lac, les rapides étant généralement trop puissants. A noter que les petits graylings font d'excellents appâts pour la truite. Pas seulement les petits d'ailleurs : Pierre, mon compagnon de barque, s'est battu de longues minutes avec une grosse truite avant qu'elle ne lâche le grayling de 800 g qui avait mordu à sa cuiller… La truite grise est, de loin, le poisson roi du Grand Lac des Esclaves. Il s'agit du cristivomer, le même qui a été acclimaté dans quelques lacs de montagne français. Au Canada, ce super prédateur habite surtout les grands lacs froids, atteignant des tailles et des poids impressionnants. Les poissons de 5 à 10 kg sont très courants et il y a aussi les "mammouths" de 15 à 20 kg mais en capturer un demande un peu de chance et beaucoup d'assiduité. Michel Neuville, notre hôte et copropriétaire du lodge, s'est offert un trophée de 44 livres, son ami Jaques Gosse de …39 livres. Avouez que pour de la truite, c'est impensable.

La majorité des pêcheurs pratiquent à la traîne avec une canne, technique la plus rentable, à défaut d'être la plus intéressante. Le nombre de prises par bateau varie selon les jours et surtout les secteurs : de 25 à 60 en moyenne avec, parfois, une pointe autour des 100 truites, si l'on tombe sur une concentration. Les leurres les plus utilisés sont des cuillers ondulantes de taille impressionnante, de vraies "pelles à tarte" que beaucoup de pêcheurs français ne voudraient même pas utiliser pour le brochet ! Certains jours, toutefois, elles prenaient mieux les leurres de "petite" taille (genre Syclops), peut-être parce qu'elles n'avaient pas encore frayé et que le développement des œufs les dissuadait d'attaquer de grosses proies (ici, la truite grise fraye en juillet). Les meilleurs secteurs sont les pointes rocheuses, les falaises et surtout les resserrements entre deux îles. Dès qu'un groupe de poissons est repéré au sondeur, les cuillers sont traînées à une trentaine de mètres du bateau. Les touches sont violentes et, souvent, la truite tape une ou deux fois sur le leurre avant de le prendre et les décrochages ne sont pas rares. La défense du cristivomer est puissante et lourde. Régulièrement, il s'enroule dans le fil et on doit le ramener à reculons. Même avec un matériel lourd, la bagarre avec une grosse truite grise n'est pas gagnée d'avance. Parfois, elle se laisse tirer comme un poids mort jusqu'à l'aplomb du pêcheur mais, dès qu'on essaie de la monter vers la surface, on voit la plus forte trique s'enrouler brusquement autour de la barque et le moulinet commence à fumer : il y a eu des casses sur 40/100…

La traîne… si on aime !
Pierre et moi n'étant pas des fanatiques de la traîne, chaque fois que nous trouvions un secteur où les touches étaient nombreuses, nous tentions notre chance au lancer, à l'ondulante ou au poisson nageur. Les résultats ont toujours été inférieurs à ceux obtenus en traînant, mais nous avons quand même réussi quelques beaux coups de ligne : on n'a pas tous les jours l'occasion de voir une truite de 8 à 10 kg suivre son leurre jusqu'au bateau...
Enfin en s'ancrant dans le rapide situé à portée de fusil du lodge, il est possible de prendre quelques grosses truites, au lancer mais aussi au fouet. Compte tenu de la puissance du courant, il s'agit là d'un exercice assez scabreux et très sportif qui se rapproche de la pêche du saumon et demande un matériel adéquat.
Ici, le problème n'est donc pas de prendre du poisson, mais plutôt de décider lequel. Souvent, des inconditionnels du brochet "décrochent" après deux jours pour se consacrer à la truite. Personnellement, j'ai assez bien résisté à cette tentation, car prendre des brochets au leurre de surface, même les uns derrière les autres, est un exercice dont j'ai du mal à me rassasier. Et même lorsque le mérite n'est pas très grand, le plaisir et l'excitation restent intacts.