A l'Ouest, l'Eden - Les poissons du Grand Lac des Esclaves


Les poissons du Grand Lac des Esclaves

Reportage paru dans "Funpêche", février 1996, par Alain Tressac

Le calme, l'isolement, le dépaysement et une incroyable densité de poissons, font des grands lacs du Nord-Ouest canadien une destination de choix pour la décennie à venir. Moins connu que l'Alaska et ses saumons légendaires, ces territoires offrent de quoi satisfaire les plus exigeants. Les Américains qui lancent, depuis quelques années, des offensives vers ces contrées désertiques, ne s'y trompent pas.

Vue du Ciel, une immense plaque d'argent fondu

C'est en survolant les territoires du Nord-Ouest que l'on prend conscience de l'immensité quasidésertique de ce pays. De notre avion entre Edmonton et Yellowkniffe, nous sommes frappés par le nombre de points d'eau, de chenaux naturels et de lacs de toutes tailles. Une vision accentuée, en cette fin de journée, par les mille reflets d'un soleil qui décline et vers lequel nous volons plus ou moins. Brusquement, surgissant de l'horizon, imposant au milieu de ce spectacle, nous découvrons une énorme plaque d'argent fondu. Cette vraie mer intérieure qu'est le Grand Lac de l'Esclave s'offre enfin à nos yeux éblouis. Le lendemain matin, la traversée à faible altitude, en hydravion, achève de nous impressionner. Plus d'une heure de vol pour couvrir la seule largeur, c'est sans commentaire. Certes, les îles, les flots et les rochers fleurissent partout, mais tout de même… Un sentiment identique anime les membres de notre groupe. L'esprit de pêche dominant, nous nous sommes demandé si toutes ces eaux sont peuplées. Si c'est le cas, on a peine à imaginer que la prédation humaine ait pu s'exercer partout.

Cette profusion d'eau, entourant et communiquant avec ce grand lac naturel, a permis le développement à outrance de quelques espèces de poissons seulement. Mais quels poissons ! L'isolement, dans une région à peine habitée, a favorisé une densité phénoménale de cette faune dominante. De plus, cette mer bénéficie de la plus efficace des protections : la pêche ne s'y effectue qu'en été. Le Grand Lac de l'Esclave, situé au nord du 60ème parallèle, est pris dans les glaces une partie de l'année. Cette particularité associée à des dimensions considérables et à une faible prédation, en font un lac idéal pour une grande aventure de pêche.

Des brochets par dizaine et bien plus…

A priori, l'espèce la plus susceptible d'intéresser les Européens est le brochet. Un carnassier que nous connaissons bien et qui se raréfie chez nous. Là-bas, au Canada, ce poisson est plus que présent. Profitant d'un biotope adapté, l'espèce a littéralement explosé. Colonisant toutes les eaux peu profondes, les baies abritées, les étangs adjacents et les bras de communication, le brochet vit là par bancs entiers. Peu recherché par les autochtones, il ne subit, depuis une dizaine d'années que la passion estivale d'une poignée de touristes américains. Depuis moins de temps, il reçoit les visites timides de quelques Européens, d'heureux pêcheurs, conduits pas Michel Neuville et son fils Olivier, qui ont assisté et participé à des moments fabuleux.

Une agressivité oubliée

J'ai retrouvé là la violence des attaques de mes brochets Auvergnats d'autrefois, quand leur pêche n'était chez nous que le passe-temps de fin de semaine de rares initiés. Ces carnassiers en groupe réagissent plus violemment que des prédateurs solitaires. Un phénomène bien connu des traqueurs de sandre. De fait, les pêches sportives sont de mise. Leurres et cuillers sont percutés quasiment à vue par des agresseurs affamés ; le choc dans la main est matérialisé par la vue d'un remous instantané. On évolue en dérive en dérive constante où à petits coups de moteur, dans des eaux de faible profondeur. Les zones favorables sont des anses, des baies abritées et des étangs communiquant avec le lac. La pente, aux bords herbus s'allonge doucement, habillée d'algues. J'ai participé à la capture de plus de 200 brochets, à quatre en quelques heures. Une vraie folie… Je ne sais pas combien de temps cela durera ; mais croyez-moi, cela vaut la peine d'être vécu.

Des ombres communs superbes en taille et en couleurs…

Pour changer d'activité, vous pouvez, au lodge de Michel Neuville, où nous étions, exercer vos talents sur les ombres. A moins de 250 m du campement s'écoule la Stark River. Un parcours magnifique n'excédant pas 5 ou 600 mètres de long sur une soixantaine de large environ. Mais quel potentiel !
Des rapides, des petits courants, des remous, de quoi satisfaire les plus gourmands. Les prises de 1 à 3 livres s'y succèdent à une cadence effrénée, à condition d'user de la bonne méthode. La sèche n'a pas eu à l'époque où nous étions de réels succès. Noyée et nymphe au fouet se sont montrées supérieures, l'emploi de mini-cuillers mouche, assez inhabituel, m'a étonné. Mais le "must", c'est l'ultraléger avec de petits streamers plombés en tête. La méthode est bien spécifique. C'est une pêche par le travers ou le travers aval, faite de retenus à petits coups de poignet et de relâchés, sur fil à demi tendu. Une pratique connue des manieurs. Les touches, au ras du fond, sont d'une rare violence chez ce poisson d'ordinaire méfiant et délicat, dans nos régions. Le combat se montre âpre à souhait. Ils se battent jusqu'au bout, déployant leur grand étendard pourpre comme une voile, pour s'appuyer sur le courant. Un tel spectacle, dans les ocres du couchant polaire, cela marque un individu.
En dehors de ce type de rivière, on trouve aussi des ombres communs, en plein lac, au fond de certaines baies, connues des guides Inuits accompagnant chaque barque.

Mais le poisson-roi, c'est la "Lake Trout"…

Le poisson qui fait rêver les pêcheurs, le seigneur de ces immenses étendues glacées, celui qui surgit des profondeurs et s'empare brutalement de votre cuiller, en faisant exploser une tresse de 22/100, c'est le Crivistomer. Cet incroyable salmonidé, qui vit en banc et chasse comme l'éclair, atteint dans ces eaux des dimensions considérables (record du lodge pour Michel Neuville avec un poisson de 44 livres, qu'il expose fièrement dans le restaurant de son Fishing Centre en Irlande. Pour les canadiens du N.O. c'est LA TRUITE. Pour eux, il n'en existe pas d'autre. Les Inuits de ces régions l'affectionnent ataviquement. On les comprend car la chair délicatement ambrée possède une saveur remarquable. Des filets cuits au feu de bois, frits dans la graisse de caribou ou fumés laissent à votre palais des envies gourmandes.
La traîne est le moyen le plus employé pour la pêche. Les Français pratiquent canne en main, avec quelques animations, afin de jouir pleinement de l'attaque. Les échos-sondeurs, omniprésents dans les barques, indiquent, en principe, le niveau d'activité des ombles gris. A vous de trouver le leurre adéquat pour évoluer à la bonne profondeur. Le seconde méthode consiste à lancer des cuillers, tournantes ou ondulantes, tout en dérivant lentement en-dessous de hauts-fonds rocheux ou près de berges caillouteuses pentues. Pour finir, la dandine, à l'aide de leurres lourds simples ou composés (L.S, pompon, bout de poisson ou de lard), vous amène le plus souvent au pied d'imposantes falaises ou au-dessus de cassures subaquatiques. Si la truite grise chasse parfois jusqu'à exhiber sa dorsale, elle ne craint pas de descendre à plus de 100 mètres de fond. C'est un redoutable adversaire pour lequel je nourris une vraie passion.

La craintive faune polaire

Ces magnifiques territoires désertiques, où l'on ne rencontre pas âme qui vive sur des kilomètres, ont un charme certain. En été, on admire les aigles, majestueux avec leur cou blanc. La rencontre accidentelle avec un loup, au détour d'une berge que l'on approche en bateau, est toujours possible. Quelques ours méfiants errent parfois dans ces contrées humides où des élans solitaires traînent encore, convoités par les Inuits. Bien sûr, tous ces animaux se font rares et évitent l'homme. Nos guides ont entretenu nos rêves, en nous contant le retour de l'hiver avec sa neige, ses glaces et ses nuits interminables. Mais c'est au début de la mauvaise saison que reviennent les troupeaux de caribous et leurs prédateurs.